Aviron. Les succès des Bleus doivent beaucoup à Eberhard Mund, venu de l’ex-RDA.
Aujourd’hui, les 24 rameurs de l’équipe olympique, qui disputeront pour certains les finales d’aviron ce week-end, sont tous des enfants de Eberhard Mund. Quand le coach de l’ex-RDA est arrivé, Pascal Berrest - actuel directeur technique national - était jeune entraîneur. Il se rappelle du scepticisme devant les méthodes est-allemandes, qui allaient à rebours des pratiques d’alors, en partie inspirées de l’athlétisme :
«On était dans la recherche d’individualisation des programmes. Lui était dans l’application systématique du même schéma pour tous. Il y a eu des réticences à tout changer, mais on avait tellement peu de résultats à l’époque qu’on n’avait guère le choix.» Pascal Berrest se souvient aussi de l’étonnement devant la découverte d’un corpus théorique inconnu :
«Ce qu’on a vu des écrits qu’il a apportés avec lui était très impressionnant. Ils avaient énormément d’avance sur les aspects physiologiques de la pratique de l’aviron.»
Monotonie. Eberhard Mund est parti en 2002. Mais aujourd’hui, la grammaire de l’entraînement de l’aviron français est entièrement puisée dans ses schémas, qui n’ont pas été touchés d’un iota. Huit séquences types en bateau et deux séquences types de musculation au sol. Mais 90 % de l’entraînement est occupé par deux séquences type, connues des rameurs sous les noms de code redoutés de B1 et B2. Alors qu’en compétition, les rameurs «envoient» 40 coups d’aviron par minute sur 2 000 m, les B1 et B2 sont basés sur un respect scrupuleux de cadences inférieures de moitié (entre 16 et 18 coups d’aviron pour le B1, entre 17 et 19 pour le B2), pendant des longues périodes (deux fois 20 minutes ou deux fois 30 minutes), et sur de longues distances. Les séances de musculation, programmées elles aussi dans le moindre détail, s’inspirent du même esprit : jamais de travail à force maximale, mais une répétition d’exercices.
Bruno Boucher, aujourd’hui chef du secteur junior au sein de la fédération française, a connu la révolution Mund comme rameur : «On se demandait comment on pourrait aller vite en compétition en s’entraînant sans vitesse. Et on s’est rendu compte que ça marchait.» En fait, explique Sébastien Vieilledent, médaillé d’or avec Adrien Hardy à Athènes, en 2004, les Allemands se sont rendu compte que, sur le plan biomécanique, la poussée (la phase où la pelle propulse le bateau) varie très peu entre une cadence de 40 ou de 18 coups d’aviron par minute : le travail à basse cadence permet donc de travailler la propulsion sans prendre le risque du travail à haute intensité, qui amène une fatigue inutile. A basse cadence, c’est le geste de retour (lorsque la pelle est hors de l’eau) qui se fait deux fois plus lentement, permettant un travail technique afin de ne pas gêner la glisse.
Se plier à la monotonie d’un B1 ou d’un B2 implique de noyer le chien fou qui peut parfois avoir envie de faire «des trous dans l’eau». Troquer un effort violent contre un effort diffus. «Se donner à fond» dans un entraînement, c’est ne jamais perdre le contrôle, ne jamais dépasser le nombre de coups d’aviron, penser au travail technique et surveiller ses battements cardiaques (de 148 à 156 battements par minute pour le B1, de 156 à 162 pour le B2) et jusqu’à son taux de lactate. Un vertige de maîtrise. Sébastien Vieilledent : «Cela implique une grande exigence dans la réalisation, de la maturité. Il y a beaucoup de manière de mal faire ce programme en apparence si simple.» Pascal Berrest affirme que ce programme n’est pas appliqué chez les cadets, notamment «parce que son côté rébarbatif risque de décourager» les jeunes pousses d’une discipline qui peine à séduire.
«Douleur». Sur les forums d’aviron, on peut lire les complaintes de rameurs devant la monotonie de leur quotidien. Ils rĂŞvent de «fractionnĂ©s», de variations, de travail Ă haute intensitĂ©, de vitesse, comme d’autres rĂŞvent d’école buissonnière. Ils se refilent les programmes d’entraĂ®nement anglais, comme des Playboy sous le manteau dans un internat de garçons. C’est pendant les deux annĂ©es en juniors que les rameurs dĂ©couvrent la musique lente des partitions de Mund. Mathieu Androdias, 18 ans, champion de France en skiff, est en plein apprentissage : «Oui, c’est difficile, parce que quand on sent une bonne glisse, on a tendance Ă vouloir “alimenter le bateau”. C’est frustrant d’avoir le sentiment de ne pas pouvoir se donner Ă fond. Mais c’est une Ă©ducation Ă la gestion de son effort.» «L’aspect psychologique est essentiel, reprend SĂ©bastien Vieilledent. C’est l’acceptation de la douleur, parce que tu as le temps de te voir souffrir. C’est une clĂ© de l’aviron. Et le système Mund, c’est une assurance tous risques. Tu sais, au moment oĂą tu arrives en compĂ©tition, que si tu as fait ce que tu avais Ă faire, 90 % de la performance est assurĂ©e. Ne reste que 10 % de paramètres alĂ©atoires. Il n’y a rien dans la vie qu’on puisse maĂ®triser autant.»
Si le programme Mund devait être un slogan, ce serait celui-ci : «On n’a jamais rien inventé de plus fastidieux, ni de plus sûr, pour aller cueillir une médaille au bout de 2 000 m d’effort.»